14/01/11 > 18/02/11

Judith Josso, Chimène Denneulin

Ecole supérieure des beaux-arts, Angers


Pourquoi un reportage ne suffirait-il pas ? Lorsque Chimène Denneulin prend des photos en Palestine, lorsque Judith Josso filme des chantiers, pourquoi font-elles autre chose qu’un travail de journaliste ou de documentariste ?

Opération béton (1954), le premier film réalisé par Godard, n’est pas non plus un documentaire
. Répondant à une commande d’une société suisse qui construisait alors un barrage gigantesque, ce court-métrage célèbre le travail des ouvriers et des machines, dans un style qui rappelle La Ligne générale d’Eisenstein. L’esthétique des Cahiers du cinéma s’applique au film d’entreprise, à moins  que ce ne soit le contraire. Dans ce film, Godard se confronte aux conditions concrètes de la réalisation : en amont, la dépendance vis-à-vis des commanditaires et, en aval, l’idéologie véhiculée par les images.  Entre les deux, il faut tout mettre en œuvre pour ne pas être dépossédé de son travail.

Les photographies de Chimène Denneulin répondent au même problème. Que ce soit dans ses travaux récents en Palestine (2010), territoire tellement politisé et archi-couvert par les médias, dans quelques séries plus anciennes réalisées en Californie, révélant des paysages et des gens pré-stéréotypés (2007), ou encore dans l’univers des ados fans de marques (2004), ses photos échappent aux pratiques convenues et à la récupération idéologique. Elles restent subversives grâce à une opération très simple : des retouches Photoshop volontairement trash et élémentaires. Là où les photographes de presse procèdent avec minutie pour effacer toute trace d’intervention, Chimène Denneulin accentue au contraire ses retouches jusqu’au sabotage de l’outil graphique. Les visages, les bâtiments, les voitures sont par exemple grossièrement détourés puis recollés sur d’autres fonds, paysages, aplats ou dégradés de couleur prêts à l’emploi. Une jeune palestinienne prend  alors la place d’une icône Pop, une vieille Subaru défie le spectateur. C’est paradoxalement ainsi qu’ils retrouvent leur aura.

Dans un style plus mélancolique, les films et photos réalisés par Judith Josso sur des chantiers apportent une réponse sensible à la difficile question : comment réaliser un travail de commande sans cesser d’être artiste. Sa stratégie consiste à isoler des moments de poésie qui émanent du chantier lui-même. Sous son regard, les matériaux deviennent des sculptures minimales, les échafaudages des décors oniriques, les ouvriers des acteurs de cinéma. Judith Josso trouve le moyen d’être artiste au cœur des contraintes socio-économiques de son quotidien. Les films de chantier prolongent en cela ses précédents travaux, par exemple lorsqu’elle cite le journal de Virginia Wolf en confectionnant des lettres en pâte à sablés – « il est essentiel d’avoir une occupation. Et maintenant, je m’aperçois, non sans plaisir, qu’il est sept heures, et que je dois préparer le dîner » -(sculpture, 2004) ou fait l’inventaire de son congélateur (photos 2001-2009), des œuvres tragi-comiques faites d’autodérision mais marquée aussi par l’angoisse de ne pas s’en sortir.

Chimène Denneulin, Judith Josso, chacune à sa manière parvient à singulariser les images qu’elles produisent dans les conditions du documentaire, en dépassant la fausse neutralité du genre. Chacune à sa manière fait acte de résistance.


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