16/05/15 > 04/07/15

Laëtitia Badaut Haussmann

Zoo Galerie, Nantes


« When the Sun and Neptune »

Laëtitia Badaut Haussmann s’est principalement fait connaître par une œuvre aussi discrète que pertinente dans ce magma de l’émergence artistique que représentait l’exposition Dynasty[1]1.No One Returns, Dynasty, exposition collective, Palais de Tokyo et Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris, 11 juin – 5 septembre 2010 au Palais de Tokyo : ceux qui prêtèrent l’oreille attentivement purent reconnaître le Requiem de Ligety qui semblait sourdre du bâtiment lui-même. L’histoire du Palais, dont la plupart des visiteurs ignoraient qu’il servit sous l’Occupation d’entrepôt pour des pianos dérobés à la population parisienne déportée, resurgissait à la faveur d’une intervention a priori anodine. Cet air renvoyait à une période de notre histoire que d’aucuns s’acharnent à enfouir profondément tandis que d’autres s’ingénient à l’exhumer : allusion discrète à un passé inavouable, écho assourdi d’une époque disparue, No One Returns réussissait à faire son chemin dans cette ambiance surchargée d’œuvres toutes plus démonstratives les unes que les autres. L’in situ de cette pièce ne se contentait pas de reprendre à son compte le contexte glamourifié d’un centre d’art vers lequel convergeaient les feux de la rampe, il allait complètement à contre-courant de la neutralité recherchée par les promoteurs du lieu ainsi que de l’amnésie générale du public en remettant en circulation des faits historiques embarrassants grâce à un véritable travail d’archéologue.

Depuis, Laëtitia Badaut Haussmann s’est intéressée à la performance et au cinéma dont elle expérimente l’hybridation dans des déambulations à travers les quartiers et les banlieues de Paris : pour le mac/val ou encore pour la biennale de Belleville[2]2.A Program, Mac Val, Musée d’Art Contemporain du Val de Marne, 22 juin 2013 et A Program 2, 3ème édition de la biennale de Belleville, 12 octobre 2014, elle a imaginé des parcours guidés par un duo de comédiens, des figurants et une bande sonore, jalonnés de jets de paillettes et de scénettes impromptues dans les endroits des plus incommodes comme des stades de foot ou sur des ponts qui enjambent des échangeurs autoroutiers, flirtant avec des ambiances à la David Cronenberg lorsqu’il adapte le Crash de J.G. Ballard, nous faisant découvrir une tout autre ville : il s’agit de surprendre le regardeur, pour ne pas dire de réenchanter son quotidien, de singer le cinéma dans ce qu’il a de plus féérique, dans sa capacité à suspendre la pesanteur du réel, à s’en affranchir. Les « balades cinématographiques » de Laëtitia Badaut Haussmann sont du cinéma ambulant de plein air : le spectateur doit se déplacer en permanence à la poursuite du décor.

Pour « When the Sun and Neptune », il sera plus question de littérature bien que l’espace de la galerie reste le sujet privilégié des investigations de l’artiste, espace qu’elle s’ingénie à déconstruire en lui appliquant des formules littéraires ou en essayant de lui faire dépasser son simple statut de contenant. La formule de Robert Louis Stevenson : « dans la pièce où l’écrivain travaille, il devrait toujours y avoir une table recouverte de cartes, de plans d’architectes et de livres de voyages, une seconde table où il écrit et une troisième qui devrait toujours rester vide », devient entre ses mains un vade-mecum qui lui permet d’amplifier la potentialité d’initiateur de récit que recèle tout lieu d’art. Les trois tables disposées au centre de la galerie — répliques schématiques d’un modèle de Superzoom[3]3.Provenant de la série Maisons Françaises, une collection, Laëtitia Badaut Haussmann, 2013-2015 — illustrent la formule de l’écrivain et cèdent de leur inertie pour prolonger une histoire récente, celle de l’exposition à peine terminée au centre d’art Passerelle, « L’Influence de Neptune[4]4.Centre d’art Passerelle, Brest, 7 février – 2 mai 2015 », pour annoncer de nouveaux rebondissements. Si l’exposition brestoise était placée sous le parrainage sulfureux de Genet et de Fassbinder, ici la figure de Robert-Louis Stevenson — écrivain voyageur par excellence (L’île au trésor) — nous place dans l’ambiance des préparatifs du/des départ(s) et nourrit l’analogie de la page blanche et du white cube. Le mobilier devient le décor d’un drame récurrent, celui de la création artistique ; les tirages des vues d’architecture ou d’intérieur, déployés sur ces tables sommaires, font à nouveau écho à la citation de l’écrivain mais déplacent le récit de voyage vers son pendant contemporain, voyage immobile et conceptuel à travers l’espace de notre quotidien, peuplé d’archives et d’images, qui a définitivement supplanté l’aventure du temps des explorateurs.

(Patrice Joly)

Vernissage le 15 mai à 18h 30


Zoo Galerie
49 chaussée de la Madeleine Interphone 8  44000 Nantes
www.zoogalerie.fr

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