03/04/15 > 13/06/15

Il faut maintenant construire le monde

FRAC Poitou-Charentes, site d'Angoulême


Élisabeth Ballet, Katinka Bock,  Chto Delat ?, Paolo Codeluppi, Cyprien Gaillard, Piero Gilardi, Liam Gillick, IKHÉA©SERVICES, Élodie Lesourd, Romain Pellas, Émilie Perotto, Bruno Petremann, The Atlas Group/Walid Raad, David Renaud, Bojan Sarcevic, Michel Seuphor, Kristina Solomoukha, Benjamin Swaim, Marianne Vitale

Cette exposition, refusant tout point de vue passéiste ou nostalgique, ne consiste pas en une nouvelle réflexion sur les ruines de nos sociétés qu’elles soient anciennes ou récentes. Au contraire, si les œuvres retenues maintiennent une certaine ambiguïté entre des processus qui évoquent à la fois destruction et production, c’est pour souligner en latence un état permanent de régénération.

Né avec le 20ème siècle, Michel Seuphor, artiste, écrivain et critique d’art, proche de Piet Mondrian, fut une figure majeure de l’art abstrait de l’entre- deux-guerres et un observateur attentif de son potentiel d’extension hors du champ artistique. À partir des années 1950, ses Dessins à lacunes, dont relève l’œuvre qui inspire son titre à cette exposition, s’imposent comme lecture critique du Néoplasticisme et comme un appel à une efficience sociale de l’art. Cette exposition s’articule autour de cette œuvre séminale.

Relectures des formes du modernisme artistique
Certaines œuvres exposées commentent, à son instar et quelques décennies plus tard, les avant-gardes historiques abstraites et idéalistes. Ainsi, celles de Liam Gillick et David Renaud revisitent, en lui trouvant des applications, cet archétype moderniste qu’est la grille en soulignant son potentiel architectural, modulaire et proliférant ou ses qualités constructives et structurelles. Bruno Petremann inscrit, quant à lui, son œuvre en contrepoint formel des abstractions géométriques avec une sculpture évocatrice du triomphe clinquant d’un bio-design omniprésent et indifférent alors que Benjamin Swaim, emprunteur irrévérencieux, retouche, occulte et corrige à l’encre noire des reproductions photographiques de sculptures modernes. Éventuellement post-moderne, Émilie Perotto cite alors le vocabulaire formel du Néoplasticisme et reconfigure une de ses propres œuvres la dotant d’un état ambigu entre inventaire et mise à disposition.

Destruction / création : une histoire sans fin
D’autres œuvres, moins directement indexées aux avatars du modernisme, conjuguent également le passé au futur. Katinka Bock esquisse un gracile horizon en agençant une collection de modestes brindilles. Littéralement, elle construit un monde en soustrayant d’humbles éléments au cycle organique naturel. Qu’Émilie Perotto, encore, conserve les chutes de bois, contre-formes de sa production sculpturale d’une période donnée, pour les exposer comme une panoplie de gabarits d’artisan ou qu’elle assimile indistinctement, par une autre œuvre, le champ de la sculpture à un champ de ruines et à terrain de jeu est représentatif d’un processus créatif qui se nourrit malicieusement des expériences artistiques passées, de leurs produits, rebuts et autres délaissés. La peinture sombre et somptueuse d’Élodie Lesourd s’inscrit également dans un processus créatif intégrant destruction et citation. Le recours à des matériaux usagés, pièces de plancher d’anciens entrepôts new-yorkais pour Marianne Vitale, cartons d’emballage avec Élisabeth Ballet ou fragments de mobilier bon marché chez Romain Pellas, dote les œuvres ainsi créées d’une charge mnémonique certaine. La pratique du réemploi les inscrit aussi dans une pensée du chaos, de l’entropie, de la dégradation voire de la dégénérescence comme foyers permanents de régénération et de création à nouveau. Observateur précis des fondements idéologiques de l’urbanisme et de l’architecture, Cyprien Gaillard commente la faillite des utopies à force de cyniques raccourcis historiques alors que The Atlas Group/Walid Raad montre le tissu urbain de Beyrouth comme un organisme se régénérant sans cesse malgré les affres de la guerre. Supposant une présence troglodyte atemporelle génératrice d’une inépuisable rythmique techno, la vidéo de Kristina Solomoukha et Paolo Codeluppi évoque une humanité trépidante indifférente aux circonstances.

L’efficience réformatrice de l’art en question
D’autres œuvres de cette exposition, enfin, questionnent la faculté de l’art à changer le monde ou à prévenir les éventuelles évolutions dramatiques de nos sociétés. Le processus de muséification des formes opéré par Bojan Sarcevic tout comme la certes touchante mais bien dérisoire entreprise de conservatoire naturaliste de Piero Gilardi invitent au pessimisme autant que le réquisitoire de Chto Delat ? contre l’impuissance de l’art à améliorer le sort des plus démunis et contre le loyalisme complaisant de l’institution muséale. S’il faut bien accepter, avec Paolo Codeluppi et malgré les enseignements de l’art, que le monde demeure une vaste terra incognita, reste la possibilité de répondre à l’incitation d’IKHÉA©SERVICES et d’opérer des « corrections à la main du monde qui vous entoure ».

(Alexandre Bohn, mars 2015)

Vernissage jeudi 2 avril à 18h


FRAC Poitou-Charentes, site d’Angoulême

63 bd Besson Bey 16000 Angoulême
Tél. +33 (0)5 45 92 87 01 
www.frac-poitou-charentes.org

Du mardi au samedi et chaque premier dimanche du mois : de 14h à 19h
Ouvert les jours fériés à l’exception du 1er mai

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